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Hommage à Joseph Boly

Un intellectuel ouvert à l'universel

C’était dans l’or d’une fin d’après-midi. Je peignais un champ qui venait d’être moissonné. Je cherchais sur ma palette un ton entre le mauve et le brun foncé, pour répondre au jaune lumineux des blés. Alors, à contre-jour, je l’ai aperçu qui marchait vers moi, avec son grand sourire et cet air d’action de grâce qui éclairait son visage quand il était heureux.

Durant toute la semaine, il m’avait révélé l’opulente blondeur de sa Hesbaye natale, celle qui l’avait préparé à recevoir L’Annonce faite à Marie de manière immédiate et subtile.

Avant de repartir pour le Collège Sainte-Croix, nous irions prendre un verre dans la cuisine une de ces grands fermes où le temps semble s’être arrêté.

Qu’est-ce qui avait fait de cet homme profondément enraciné, un intellectuel ouvert à  l’universel, un voyageur au long cours de la francophonie ?

Sa foi en Dieu. Celui de Teilhard de Chardin. Sa passion pour la langue française. Celle Senghor.

Son besoin d’écrire, pour se sauver. Pour combattre la solitude et la mort. Parce son Dieu était le Verbe. Parce qu’au long de son amitié avec Marcel Lobet, il s’était  interrogé sur les raisons d’écrire.

Il a rendu son âme un jour de Pentecôte, alors que les Chrétiens se souviennent d’apôtres autrefois timorés,  qui, soudain, marqués par le feu, ont partagé dans l’enthousiasme ce qui était pour eux la Bonne Nouvelle en dépit des frontières entre les langues et les cultures.

Lorsqu’on a mis son cercueil en terre, je me suis souvenu d’une épitaphe gravée sur une tombe sur laquelle, lui et moi nous étions recueillis, à Brangues : Ici repose la semence de Paule Claudel. Et j’ai su que la semence de Joseph Boly, de l’Ordre des Pères Croisiers, germait en moi.

 

Jacques Lefebvre

 

 

Le Père Boly, une vie au cœur multiple

Nous pourrions être ici des dizaines et des dizaines à évoquer le Père Boly. Moi-même, pour en parler, j’aurai peine à choisir ma route, tant les itinéraires qui conduisent au carrefour qu’il représentait sont nombreux et personnels. Permettez-moi simplement de vous dire, du bout des lèvres, à quel point il a marqué mon propre chemin et comment son influence fut déterminante sur certains de mes choix. Et même sur certaines orientations dont je n’avais pas la maîtrise. Ainsi, lorsque je décide, en quittant le collège, d’entrer au séminaire de Liège, je n’oublie pas que le jeune professeur Boly fera une démarche auprès de mon futur évêque pour que je sois envoyé « en romanes » à l’UCL. Faut-il s’étonner alors qu’après avoir fréquenté un professeur aussi passionné, l’enseignement me fasse des yeux tellement amoureux ? Si je m’y suis engagé à mon tour, corps et âme… on devine un peu où chercher la « faute ». Mais je ne voudrais pas isoler un enseignant exceptionnel. C’est une communauté qui m’a marqué, une équipe, un climat, un souffle… et cela compte beaucoup pour accueillir les engagements qui s’annoncent.

S’il me fallait ne retenir qu’une seule halte où m’arrêter chez Joseph Boly, je la situerais entre deux livres qu’un demi-siècle sépare : Le français, terre hospitalière (M.E.O et A.C.P.) sorti fin 2012 et La voix au cœur multiple (L’Ecole) de 1966. Une voix que j’ai eu le bonheur d’évoquer un instant à l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique, le 31 mai dernier, au moment où j’apprenais que la santé du Père Boly se dégradait.

La voix au cœur multiple, c’est la langue française, « une seule voix dans la bouche de multiples cœurs », que mon professeur de « poésie » et de « rhétorique » enchantait tout au longe de l’année à travers des textes où l’île Maurice, le Sénégal ou Madagascar faisaient jeu égal avec la France ou la Wallonie. Je tiens ces heures-là parmi les toutes belles de mes « humanités ». Voir ainsi entrer dans la classe Aimé Césaire, Kateb Yacine, Georges Schehadé, Armand Godoy, Edouard Glissant, Léon Damas et, bien entendu, le « roi de la nuit noire », Léopold Sédar Senghor… quel vent ! « Laissez-moi vous féliciter très sincèrement » va lui écrire le grand poète et chef d’Etat en découvrant cet hommage hors du commun et en se réjouissant, comme beaucoup d’entre nous à l’époque, de voir apparaître une anthologie aussi originale qu’audacieuse, un livre, ajoutait Georges Sion, « qui respire la confiance et la fierté ». Même confiance et même fierté dans Le français, terre hospitalière où Joseph Boly reviendra, en fin de parcours, sur un thème qui n’a cessé de guider sa vie et son écriture : « Le métissage, le dialogue entre convictions différentes et les valeurs humanistes sont les principaux atouts de la francophonie mondiale. »

Début mai dernier, juste avant de m’envoler pour Montréal, ma seconde patrie qui, pour Joseph Boly était sans doute sa troisième (après la France !), des amis si proches de lui, Marie-Rose et Jean-Claude Morhet et Marie-Claire Bolly, m’ont invité à partager un repas en son honneur. Notre dernière rencontre. Il était encore très présent, mais centré sur son Journal en vers et en prose, tomes 7 - 8 - 9. Il me les avait déjà donnés mais, tout au long du repas, il voulait s’en assurer. Quel journal ! puisqu’il y est question - c’est tout récent - de la Grand-Place de Hannut, des clarisses de Malonne, de Philippe Geluck, des Francofolies de Spa, du Tour de France à Liège, de la visite, au collège, du père Emile Shoufani, le curé de Nazareth, sans oublier Thérèse de Lisieux, le pape François, Eric Emmanuel Schmitt et même Amélie Nothomb. Car l’œcuménisme de Joseph Boly n’avait pas de frontière !

En mon nom, mais aussi au nom de toutes celles et de tous ceux qu’il a lancés sur les routes de la langue et de la littérature françaises, et dont beaucoup se trouvent ici, je veux simplement, sobrement, rendre grâce pour une vie si curieuse de l’actualité du monde, une vie si bousculante quelquefois, une vie de passion et de foi – mais chez lui les deux étaient synonymes – une vie inventive, imaginative, une vie… au cœur multiple.

 

Gabriel Ringlet

(Témoignage lu pendant la messe de funérailles du Père Boly le 14 juin 2014)

 

 

Joseph Boly, le sourcier discret

Par un hasard objectif cher à Breton, c'est à Paris que s'écrivent ces lignes. Paris dont me parvient la nouvelle du départ de Joseph Boly.

Malgré (ou peut être grâce à ) nos différences d'âge, nous nous étions peu à peu rapprochés : un amour commun pour la langue et la littérature françaises dans et au delà de ses frontières ; l'admiration pour Charles de Gaulle, le grand rebelle ; le rattachisme (il se disait, non sans finesse, non pas rattachiste mais rattaché) ; le fait d'affirmer que la patrie d'un écrivain est sa langue uniquement ; le besoin, aussi, d'inscrire le travail d’écriture dans la Cité.

Deux qualités majeures de Joseph me reviennent à l'esprit chaque fois qu'est évoquée la belle figure de ce compagnon, qualités siamoises : la discrétion et le service aux autres. Même si, au pays de la Foi qui m'est inconnu, il pratiquait au quotidien le « Dieu premier servi », il ne servait pas que son dieu et parlait bien plus volontiers, dans son travail d'essayiste et de critique littéraire, de ses frères humains que de lui-même. Encore que, comme son mentor et ami Marcel Lobet, l’œuvre de l'autre se muait dès lors en miroir qui reflétait son propre visage.

Cet enthousiasme porté à l'autre, je l'ai éprouvé en mesurant la joie qui fut la sienne quand son ancien élève, Gabriel Ringlet, fit son entrée au Palais. Mais cet esprit fin et délié était aussi un homme d'humour et donc d'auto-dérision. Comme je lui disais «  Dommage que tu n'y sois pas toi aussi », il me répliqua « ah non, un curé sur vingt, c'est assez ». Il devait alors créer le Prix Ringlet, richement doté par ses soins et surtout réservé à un étudiant de son collège d'Hannut.

Car humour et ce service aux autres, il le pratiqua en effet dans un autre domaine que celui de la critique littéraire : l'enseignement le requit tout entier et quasi toute sa vie. Professeur qui restituait son traitement à sa Communauté religieuse , sachant, comme François que « l'argent est l'excrément du diable », inspecteur bénévole, il n'était pas de ces gestapistes gonflés de vanité. Au contraire, il accompagnait à la fois ses élèves et ses collègues. Compagnon, celui avec qui on coupe le pain...

Ce qui blessait ou tuait l'homme le blessait et le tuait au plus profond : le racisme, l'exclusion, le terrorisme aveugle, l'arrogance, bref la barbarie au quotidien, tout cela  n'empêchait pas ce fils de la campagne de regarder le monde avec les yeux de François d'Assise, qui savait le langage des oiseaux.

La formule semblera banale, voire usée, mais, par son exploration des œuvres, parfois très éloignées de lui, par les générations qu'il a formées, il va manquer, il va vraiment nous manquer. Et ce « nous » englobe bien des esprits, divers, qu'il visitait au quotidien, de Philippe de Gaulle à une sœur anonyme des Philippines ou du Vietnam, qui lui rappelaient que, sans l'égalité et la fraternité entre les hommes, il n'y a pas de Foi ni d'amour véritables.

Jean-Luc Wauthier

 

 

Joseph Boly (27 janvier 1926 – 10 juin 2014)

Sans doute, suis-je ancien élève de feu le Père Joseph Boly et depuis bien moins longtemps associé aux Écrivains Belges de Langue Française, aussi le Président de ladite association m’a demandé de choisir quelques mots, esquisser comme un portrait, … qui confortent un chacun dans la haute estime qu’il voudra nourrir et garder de cet excellent homme, Maître-ès-Humanités.

Il ne me revient pas de mentionner titres et décorations, de rappeler bibliographies et divers témoignages. Je ne parviendrai jamais, il est vrai, à l’exhaustivité. D’ailleurs, il ne s’agit non tant ici de se remémorer tout ce que le Père a fait et publié, des ouvrages d’autorité s’en chargeront prochainement. Posons simplement un  regard de lumière sur le réel joyau de ses qualités humaines.

Oh ! Combien digne fils de la Hesbaye, il s’est franchement livré pour elle, sans jamais la quitter, ni la fuir, toujours pour s’en réclamer. Il a aimé sa terre, honoré ses origines. Selon la claire notion de sa vocation qu’il avait limpide, par motif de conscience, dirons-nous, il a résolument préféré à tout, enseigner magnanime la jeunesse de sa région. Sans exclusive pourtant puisqu’il s’est aussi dévoué, sa vie durant, aux pensionnaires du Collège, venus de tout ailleurs, parfois de fort loin, de toutes couleurs, de Phnom-Penh ou d’Haïti, … Il pouvait, lui, dire à qui que ce soit ce que représente la qualité universelle, la réussite, la noblesse d’une vie humaine.

En somme, alors qu’on eût pu logiquement convenir, en ce temps-là, de la nécessité pour des enfants de la Wallonie d’aller chercher au loin grades et savoirs, le Père a prévu qu’au Collège Sainte-Croix, 1, Rue de Crehen, des enfants du monde entier puissent venir, eux, apprendre à bonne source la langue française, se laisser ouvrir et affiner les facultés. Ils sont repartis de Hannut, avec, certes, un diplôme coloré, envié mais surtout animé, après un pareil témoignage, d’un « cœur multiple », épanoui.

Le Père a été un grand pédagogue qui a ouvert tant d’esprits à l’universel. Assurément, ses élèves n’ont rien manqué de l’enseignement classique. Ils ont évidemment profité de sa culture, continuellement enrichie des découvertes littéraires dont il était si friand. Qu’on se souvienne de ses carnets de moleskine, illustrés même de quelques chromos, où il notait des renseignements de première main sur des auteurs méritant à ses yeux, sans se tromper, une plus vaste et prochaine notoriété.

Il fallait être le Père Boly assez assertif et personnel pour caracoler en Lettres Françaises depuis la Chanson de Roland, Jeanne d’Arc, … jusqu’à Maine de Biran, et plus avant, Giraudoux, Bernanos, Camus, Claudel, de Gaulle, Malraux, Thérèse de Lisieux, Marthe Robin, ces témoins du plus incontournable réalisme mystique. Sans négliger, aux quatre points cardinaux, des Armand Godoy, Sédar Senghor, …

Pareille puissance intellectuelle lui a permis des analyses aussi fines que judicieuses. Sa force n’était pas seulement intellectuelle, elle était aussi à l’aune du cœur. Plus grande encore était l’intelligence de son cœur ! Une délicatesse rare sourdait à l’envi de son humilité. Qui se souviendra de sa sollicitude à l’égard des orphelins, de petits juifs, des minorités, et il en est, des étrangers, … Il opposait patiemment aux curieux ou aux passionnés un silence, un sourire qui vient d’avoir pu distinguer l’essentiel de l’accessoire. Il avait un goût singulier et un souci de la nuance, rien d’un radical.

Rendons-lui hommage pour son égalité d’âme, quand bien même pouvait-il avoir un tempérament ardent ! Il a été foncièrement religieux, au sens le plus prégnant et noble du mot. Le mystère de Dieu le requérait à l’âme, sans qu’il en parlât souvent ;  en revanche, les conseils évangéliques l’incitaient, dans le concret, à poser des choix de vie, à élever même la voix quand la justice était bafouée … « Ce n’est pas chrétien, disait-il ! »  Lors de quelque boutade flairant l’ironie, en société, il avait la parade d’un autre mot empreint de respect et de clairvoyance, comme sans insister.

Même, cette douce bienveillance envers quiconque a pu paraître tenir d’une forme de candeur. Elle lui venait, en réalité, de son heureuse disposition à l’égard de toute personne humaine. Il était un « artisan de paix ». On l’appellera sans s’égarer « fils de Dieu ». Qui, un jour ou l’autre, ne lui aura donné l’occasion de compatir, de comprendre, …, voire même à ses dépens.

Ainsi, « bon et fidèle serviteur » d’autant de causes justes, il n’a jamais varié dans la conscience qu’il avait de son devoir. Jusqu’à l’extrême, il aura été « au front », enseignant consacré, la serviette à la main, la craie blanche au tableau noir, l’oreille tendue qui perçoive quelque détresse d’où qu’elle vînt. Il venait en aide parce qu’il avait déjà compati.

 

*

 

Esprit de Pentecôte, auquel la mort et le deuil même ne peuvent résister, imbibe encore à souhait et pour longtemps ces terres ancestrales de Hesbaye pour qu’y germe et y surgisse un salut par les racines vivaces de l’Écriture et de la Croix.

 

 

Abbaye de Maredsous, 5537 – Denée, le 14 juin 2014

Luc Moës, osb

 

 

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