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Simon Leys




À une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire.

Georges Orwell, 1984

Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : « Voyez les petits poissons qui frétillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! » Hui Zi objecta : « Vous n'êtes pas un poisson ; d'où tenez-vous que les poissons sont heureux ? – Vous n'êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ? – Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir si les poissons sont heureux.
– Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m'avez demandé « d'où tenez-vous que les poissons sont heureux » la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d'où je le sais -- eh bien, je le sais du haut du pont.

Simon Leys, Le bonheur des petits poissons

C’était le 12 aout, c’était les vacances, le temps de la liberté, celui des absences, de toutes les transhumances, nous-mêmes, en voiture, revenions de France et venions d’ouvrir la radio pour écouter sur la RTBF le journal de 17h, lorsque la nouvelle nous a frappés de plein fouet : « L’écrivain Simon Leys est décédé ce 11 aout à Sydney… » «  Tu entends, tu entends ? Pierre, Pierre est décédé ! » Comment était-ce possible ? Que s’est-il passé ? Arrivés chez nous, sur le PC ouvert à peine la porte franchie, un mot de Philippe Paquet  nous attendait en tête de la messagerie : « (…) J’aurais souhaité vous informer de l’état de santé de Pierre et vous ai appelé à la maison en vain il y a quelques jours. Rien ne laissait prévoir sa disparition subite, dans la nuit du 10 au 11 août, même si je savais depuis longtemps que ses jours étaient hélas comptés. Un cancer fulgurant et une embolie qui a brutalement mis un terme à ses souffrances... » De très peu d’amis nous nous sentions aussi proches que de Pierre, parmi les écrivains aucune plume ne suscitait plus notre admiration que celle de Simon Leys, aucune personnalité, aucun parcours de vie plus de respect de notre part que la personne et la vie de Pierre Ryckmans. La nouvelle confirmée nous laissa anéantis.

Trois semaines plus tard, alors que notre président me demande pour Nos Lettres et à votre intention un article sur Simon Leys, j’avoue rester toujours sans voix et sans donc, personnellement, la plume ad hoc. Car, comment sous le coup de l’émotion, résumer en quelques lignes un tel homme, une telle vie, une telle œuvre ? Pour en revenir à ce 12 aout où la nouvelle de sa mort nous fut à la radio brièvement annoncée, j’ai été surprise que ni ce jour-là ni dans ceux qui ont suivi radio et TV en Belgique ne fissent quasiment plus écho au décès de l’un de nos plus grands compatriotes – et grand dans combien de domaines ! –  alors qu’en rendaient compte médias et personnalités un peu partout dans le monde et jusqu’aux antipodes comme en témoignent les quelques extraits que vous trouverez ci-dessous.  Pauvre B. … !

PIERRE ASSOULINE : SIMON LEYS, UN INTELLECTUEL D'UNE REMARQUABLE TENUE ET D'UNE RARE EXIGENCE MORALE.
« On commettrait une erreur de jugement en ne voyant en Simon Leys qu’un grand sinologue. Ou uniquement l’expert qui a pourfendu les illusions meurtrières des maoïstes occidentaux. Ou le lanceur d’alertes des China watchers. Celui qui vient de disparaître à l’âge de 78 ans des suites d’un cancer était tout cela, bien sûr, mais c’est celui qu’il était en sus et au-delà de ces qualités de spécialiste qui nous manquera. Entendez : un intellectuel d’une remarquable tenue intellectuelle et d’une rare exigence morale. De ceux qui mettent leurs actes en accord avec leurs idées, espèce en voie de disparition. Quelque chose de voltairien en lui dans l’ironie, la causticité, la férocité parfois, la curiosité toujours. Ses prises de position, appuyées sur une connaissance tant des textes que du terrain jamais prise en défaut, étaient gouvernées non par l’idéologie mais par sa conscience d’intellectuel, d’une rectitude parfois métallique. » (Pierre Assouline, Pour saluer Pierre Ryckmans et Simon Leys, 12 aout 2014).

PHILIPPE PAQUET : LEYS... DE LA RACE DES ALBERT CAMUS, RAYMOND ARON OU JEAN-FRANÇOIS REVEL
« Leys fut l’un des plus brillants sinologues de son temps (aussi convaincant dans son rôle de pamphlétaire déshabillant Mao, Lin Biao ou Zhou Enlai, que dans sa charge de professeur d’université décortiquant l’œuvre des lettrés et des peintres chinois). Mais il fut bien plus que cela. L’Histoire ne mettra pas longtemps à le reconnaître de la race des Albert Camus, Raymond Aron ou Jean-François Revel (une amitié sincère le liait au demeurant à ce dernier). Car Simon Leys n’était pas qu’un prodigieux érudit qui puisait ses références chez Zhuangzi, Chesterton, Unamuno, Orwell ou SimoneWeil, un écrivain qui ciselait des bijoux en français, en anglais et en chinois, un esprit tour à tour drôle et caustique, subtil et raffiné, qui n’aurait pas fait honte à un prix Nobel de littérature. Il était aussi une conscience, toujours prête à se mobiliser contre l’injustice et  le mensonge, qu’il s’agisse de condamner les violations des droits humains en Chine ou de combattre les bourdes d’une administration belge stupide et bornée. C’était aussi pour lui une façon de faire honneur à la grande famille dont il est issu, celle des Ryckmans. » (Philippe Paquet dans la Libre Belgique du 12 aout.)

BERNARD PIVOT : SIMON LEYS EST L'ÉCRIVAIN VIVANT QUE J'ADMIRE LE PLUS AU MONDE
Homme de vérité, de courage, intellectuel intransigeant avec le crime, l’imposture et la bêtise, tel était Simon Leys, tweetait lundi Bernard Pivot, en exprimant respect et chagrin. “Simon Leys est l’écrivain vivant que j’admire le plus au monde”, avait écrit l’ancien animateur de “Bouillon de culture” dans Les mots de ma vie. (cité par Philippe Paquet dans la Libre Belgique du 13 aout).

JACQUES DE DECKER : SES ÉCRITS SONT DES QUINTESSENCES DE SAGESSE
« Ce que Leys a de plus singulier, en dehors du caractère exceptionnel de son point de vue, c’est son ton. Il est reconnaissable entre tous, par sa fausse impavidité, par son humour jamais irresponsable, par son sérieux jamais dogmatique, par sa concision qui préserve son lecteur de tout temps perdu, par ce que l’on voudrait résumer au moyen de ce mot qu’il a décapé de toute l’ironie sotte qui le dénature aujourd’hui, je veux parler de sagesse. Il connaît cette notion comme personne, il l’a étudiée chez les maîtres orientaux qui l’ont, très jeune, mis sur la voie d’une qualité d’exercice de la pensée dont il est l’un des très rares dépositaires de nos jours. Ses écrits sont des quintessences de sagesse, ce qui explique que malgré leur aspect atypique, très différents des normes et des formats du temps, ils rassemblent autour d’eux de plus en plus de lecteurs, ou plutôt non : de fidèles. » (« Simon Leys ou l’art de la bibliothèque », Marge de Jacques De Decker commentant Le studio de l’inutilité (Flammarion, 2012) lors de sa parution.)

JEAN-FRANÇOIS REVEL : NE CESSONS PAS DE RELIRE SES ŒVRES...
« Pour Jean-François Revel, Simon Leys fut un observateur, historien et penseur, bien sûr, mais avant tout un homme et un écrivain chez qui la science et la clairvoyance se mêlent merveilleusement à l’indignation et à la satire. Et Revel termine par un conseil que je fais mien : Ne cessons pas de relire ses œuvres, pour constater qu’au siècle du mensonge (il visait le vingtième, mais le mensonge se moque des millésimes) parfois la vérité relève la tête et éclate de rire. » (Maurice Van Overbeke, dans Profil d’un homme droit, in la Revue générale).

Ces extraits permettront aux plus jeunes membres de notre Association qui, peut-être, ne connaissent pas ou peu Simon Leys, de savoir qui était celui qui nous a donc quittés, un peu sur la pointe des pieds, « pour ne pas déranger les gens » comme aurait dit le « Pauvre Martin » de Brassens. Sur le podium de la rectitude ou de l’honnêteté intellectuelle, il occupait la marche supérieure depuis un bon moment (M. Van Overbeke, in la Revue générale).  Si personne n’ignore que le livre qui a rendu Simon Leys mondialement célèbre est Les habits neufs du Président Mao (Champ libre, Paris, 1971), à celui qui, sans attendre, souhaiterait lire l’une des œuvres de notre ami disparu, je suggèrerais, comme je viens de le faire à l’un d’entre vous qui me posait la question, l’un de ses deux derniers livres, à savoir Le bonheur des petits poissons (Éditions Lattès, Paris, 2008) et/ou Le studio de l'inutilité (Flammarion, Paris, 2012). Et tous autant que nous sommes aurons, bonheur et tristesse mêlés, la joie de découvrir lors de sa parution en tout début d’année prochaine la biographie de Simon Leys par notre confrère Philippe Paquet, qui lui fut le plus proche et le dernier d’entre nous à l’avoir vu encore en vie.

Mais pour nous, toujours vivant, Pierre, qui aujourd’hui nous regarde, nous, petits poissons, lui à jamais du haut du pont…

France Bastia

 

 

 

 

 

 



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