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16 novembre 2011

462e soirée des lettres – 16 novembre 2011

MICHEL JOIRET,Madame Cléo, roman, éd. M.E.O. ; Les patates et autres tubercules de la pensée, éd. du Cygne. Présentation par Evelyne Wilwerth.

Un roman bon et fort, avec une dimension autobiographique, commence Evelyne, et le ton est donné. Un désir de mieux comprendre le passé ?
Michel Joiret rappelle une phrase que lui avait dite Jacques Antoine : Tu dois apprendre à assumer qui tu es, ce qu’il ne faisait pas jusque là dans ses livres. Ici, il n’a pas triché avec la vérité. Il ne faut pas oublier cependant qu’il s’agit d’un roman, d’une construction de mots. La première version en avait été écrite il y a 30 ans, il assume la nouvelle écriture, tout en préservant l’innocence de sa jeunesse.

E.W. : La première partie commence le 1er juillet 2002, dans un beau jardin…mais la compagne  de Pierre va tout casser. De là, nous passons à janvier 1942 : des souvenirs heureux malgré la guerre, qui lui ont laissé une certaine nostalgie. La guerre, c’était ma toile, et moi j’étais le peintre. Un personnage récurrent : l’enchanteur. L’allumeur de réverbères.

M.J. : Un spectacle inouï, avenue Louise, avec ses lueurs de plus en plus intenses. Et puis, tous ces personnages, acteurs, peintres, poètes, qui entouraient mon père.

E.W. : Vers 10-12 ans , il était pétri d’angoisse, hypersensible, et doté d’une mère très peu présente. Mais une femme jouera un très grand rôle : madame Cléo, un personnage très fort, qu’il nuancera par la suite. A ces moments-là, je vous hais…Je vous congédie, madame…Il parlera de sa docile impuissance.

M.J. : Un personnage qui a existé, qui tenait un salon de beauté, à 50 m de chez son père. Il en était à la fois émerveillé et horrifié.

E.W. : A 20 ans, il décide de se marier, avec Odile, et ils partent en Tunisie, où il va enseigner. Elle lui reproche son égoïsme, et il va quitter la Tunisie. Il fera une tentative de suicide. Un désir de remonter en arrière, jusqu’à l’état de foetus.

Dans la 3e partie, il est pris du désir de tuer, enrobé d’une certaine brume. Trois obsessions : la prime enfance, Odile et madame Cléo.

M.J. nous parle alors de la difficulté d’être. Il a connu le désordre à différents niveaux.

E.W. : Difficulté d’aimer, complexité de la vie…

M.J. : Le désordre que Pierre crée reproduit le désordre où il a vécu…On reproduit ce qu’on a vécu au cœur de l’enfance. Certains ont vécu avec une sensibilité trop vive.

E.W. insiste sur l’élégance de l’écriture, avec quelques touches brutalement prosaïques. Un fil chronologique, mais avec le mélange de différentes périodes, et une fin en boucle. Impeccable…

 

Quant aux Patates, nous dit-elle, elles ont un ton faussement désinvolte. Oui, reprend-il, j’ai voulu enregistrer ce que je percevais autour de moi., vivre avec des mots curieux, accommoder les lieux communs…

E.W. : Le sous-texte de Nathalie Sarraute. La frivolité, l’hypocrisie des êtres humains. Une fatigue morale ?

M.J. : Un désir de compréhension.

E.W. : Un thème majeur, la femme. Sans une femme, je ne puis être heureux. Mais aussi le thème de l’écriture, de la mort. Je veux bien mourir, à condition d’éteindre moi-même la bougie.

 


 

PHILIPPE MATHY, Barque à Rome. Éd. L’Herbe qui tremble, illustrations de Thierry Chauveau. Présentation par Marc Dugardin.

Non pas un recueil de poèmes, nous prévient Marc Dugardin, mais un recueil de notes. Et pourtant, dit l’auteur p.155, écrire quelque chose qui est daté est pour lui contre nature.

P.M. : Je vis dans un coin de campagne isolé et isolant, à Guignies. C’est Claude Roy qui m’avait conseillé de dater mes poèmes…Mais pour moi, un poème contient des matériaux d’époques diverses. J’avais fait une demande de résidence pour écrire des poèmes, il fallait bien que je revienne avec quelque chose. Je me suis donc mis à tenir un journal, en juillet 1999 et en juillet 2002.

Il est précédé d’un carnet de notes algériennes tenu à 22 ans, Le sable et l’olivier. En effet, mon père avait travaillé en Algérie.

M.D. : Mais on y retrouve le même personnage. A Rome, d’ailleurs, sa préoccupation du temps est devenue très forte.

P.M. : Les choses ont toujours une base. En 1999, mes trois filles quittaient la maison. J’ai été très affecté aussi par la mort de mon chien. Mais fondamentalement, on ne se change pas. J’ai la conscience du temps qui passe, mais pour moi, la bouteille est toujours à moitié pleine.

M.D. : Tu cherches le côté lumineux…

P.M. : Pour moi, la poésie, c’est être attentif aux petites choses, signes d’éternité. On est fait de choses paradoxales.

Des artistes m’ont marqué, Yvan Vandycke, Le Caravage. La poésie est une vocation au bonheur, mais cette recherche peut être vécue douloureusement.

M.D. : Tu es un homme du regard, avec un vocabulaire visuel. Tu alternes l’humour et le tragique. On dirait presque un carnet de peintre..

P.M. (après une lecture) : Comme une porte à déverrouiller. Perdre la mémoire de ce qui était vu. Les contraintes qui pèsent et qu’il me faut oublier, comme s’il y avait un écran entre le réel et nous. C’est pour cela sans doute que Philippe Jaccottet a intitulé l’un de ses recueils L’Ignorant. D’où aussi mon recueil Jardins sous les paupières.

(Autre lecture, à propos du Greco et de Van Gogh. Philippe Mathy parle ensuite de peintres amis, André Ruelle qui a fait la couverture de ce livre et Thierry Chauveau (l’auteur des illustrations). Il insiste ensuite sur le fait qu’il est resté un homme de la campagne plutôt que de la ville. A la campagne, il a un rythme naturel : Chez nous quelque chose peut advenir et ici tout peut arriver).


 

ANNEMARIE TREKKER, Écritures de l’intime, essai , éd. Traces de vie. Présentation par Dominique Aguessy.

Dominique Aguessy note tout d’abord la multiplicité des écritures de ce livre. La séance à l’Académie avait d’ailleurs rassemblé 150 personnes, dans une ambiance de fête et d’amitié. Chaque contribution est indispensable, chacun y libère sa parole et les rôles sont bien répartis entre les intervenants.

Annemarie Trekker rappelle de son côté que cette expérience a démarré en 2004, tandis que ses Tables d’écriture datent de 1999. En fait, il existe différents moyens d’expression, et l’on ne peut opposer la toile à l’écriture.

Ainsi, les interrogations de Nicole Versaille, son questionnement sur l’autocensure, les réactions des membres de sa famille suite à la publication de L’Enfant à l’endroit, l’enfant à l’envers. Qu’en est-il de l’anonymat dans les blogs ?

Vient ensuite la lecture p.29 d’un texte sur le récit de soi face au regard de l’autre.

Annemarie rappelle à ce propos que l’on est sujet de son histoire, mais aussi son produit. Et la question de la mise à distance est aussi importante

Dominique : La dialectique entre le regard sur soi-même et le regard de l’autre. Ainsi, par exemple, dans le roman de Michel Joiret :il a réussi en mettre en œuvre cette distance, avec sincérité et talent.

Annemarie : Il y a plusieurs intimes. Le soi pour soi, l’expression immédiate de soi. Le second, que l’on partage aux tables d’écriture, en tenant compte du contrat de confidentialité. Le troisième, destiné à un public. Mais toujours, à la base, le respect de l’autre et de soi.

Dominique rappelle à ce propos qu’Annemarie est sociologue. Sa méthodologie ?

Annemarie : Méthodologie et déontologie. Une prise de distance par rapport à l’émotion du moment. Une participante lui a dit qu’il lui avait fallu 10 à 15 ans pour trouver le ton juste, sortir de la plainte. Un travail d’élaboration sur la langue et le rapport à l’autre.

Dominique : ce qui permet les nuances, l’intime devenant audible. Une réflexion sur la communication.

Annemarie : Une histoire dans le temps. Des moments riches, émouvants, et la rencontre dans cette densité.

Dominique : l’écoute, chemin de l’autre. Ecrire l’intime pour être heureux.

Annemarie : Selon Claude-Thérèse Pirson, juriste de la société, c’est l’institution de base d’une société. L’homme peut alors commencer à vivre et à être.

Dominique : Tracer un cadre sans enfermer…

Annemarie : Il faut laisser la part à l’autre, assumer le risque Pour sa propre part : oser l’intime, être prêt à recevoir les critiques. L’autre a aussi son histoire. La littérature permet de faire œuvre avec les difficultés de la vie.

Comme Dominique l’a fait remarquer, ces trois présentations se rangent d’elle-mêmes en un ordre parfait, la troisième théorisant les deux remarquables « écritures de l’intime » qui l’ont précédée, chacune avec sa tonalité propre, faite de ruptures et de crises chez Michel Joiret, de continuité jusque dans le style chez Philippe Mathy. Décidément, l’intime a plus d’un tour dans son sac, et c’est l’occasion de se répéter, une fois de plus, avec le vieux Sophocle, que la plus étonnante des merveilles, c’est l’homme.

Joseph Bodson

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