Dernières parutions :

Hommage à Ariane François Demeester

Ariane François-Demeester, in memoriam…

Nous apprenions avec consternation, le jeudi 26 avril, la mort d’Ariane, Ariane François-Demeester, que nous avions encore eue au téléphone la semaine précédente bien dispose sinon parfaitement valide, Ariane, dont le dernier article dans la Revue générale avait été Toi qui vas vers la nuit, où elle évoquait la maladie d’Alzheimer qui frappait son mari. Sortant il y a quelques mois de l’établissement de soins où celui-ci était hospitalisé, Ariane avait été renversée par une voiture alors qu’elle traversait la rue sur un passage pour piétons et s’était à son tour retrouvée hospitalisée, victime de plusieurs fractures. Affaiblie après son accident, c’est finalement une méchante bronchite qui l’aura emportée, notre très chère Ariane. Armand François étant lui-même décédé le 1er mai, le service funèbre a été célébré à la fois pour Ariane et pour son mari le 2 mai.

À la fois conteuse, poète, romancière, mais aussi sculpteur , elle avait dû après l’accident remiser pour toujours ses râpes, rifloirs et autres outils si joliment célébrés dans son recueil Chants pour la gouge (Memory Press, Érezée, 2004, prix Emma Martin de l’AEB en 2005), mais elle, qui avait aussi écrit le beau recueil Mots et sang des femmes (La Centaine, Bruxelles, 1998, prix Delaby-Mourmaux 1999) n’avait abandonné ni son courage ni sa plume puisque, dans le dernier numéro (n° 1, mars 2012) « Quel français ! » de Francophonie vivante, elle décrivait encore, elle dont la langue maternelle était le flamand, son initiation fervente à la langue française dans ce Congo resté si cher à son cœur…

Toi, qui étais si fidèle aux Soirées des Lettres de l’AEB, si attentive aux autres, si fidèle en amitié, toi, dont la plume reflétait toute la finesse de ton âme, quel hommage mieux te rendre, chère Ariane, que de publier ici, avec l’autorisation de l’auteur et des éditeurs, l’extrait que te consacre Joseph Boly dans son très bel essai, Le français, terre hospitalière, qui, publié conjointement par l’Association Charles Plisnier et MEO-éditions, paraitra à la fin de l’année 2012 et dans lequel le Père Boly présente et met en valeur, d’Adamov (Russie) à Gao Xingjian (Chine), pas moins de 70 auteurs dont le français n’était pas la langue maternelle, mais celle qu’ils ont choisie pour écrire.

Ariane, toi qui es allée vers la lumière et qui as certainement retrouvé là-haut et pour toujours la splendeur inoubliable de tes cieux africains, comme la lumière de ces cieux-là, tu seras pour toujours inoubliable dans notre mémoire.

F.B.

Ariane François-Demeester

Empreinte de l’Afrique

Ariane François-Demeester, parfois Françoise Airan, est née à Courtrai, en 1929, mais elle n’a vécu que quelques années en Flandre, avant de rejoindre ses parents, au Congo belge où elle est restée jusqu’en 1978. Elle a donc été africaine pendant 44 ans, retournant pour de brefs séjours à Courtrai. Elle évoque cette enfance et cette jeunesse africaines ainsi que ses souvenirs de l’atmosphère si différente de la maison et de la nature flamandes avec beaucoup de finesse et de lucidité dans Le temps des mangues vertes (2009).

C’est au Congo belge, puis indépendant à partir de 1960, qu’elle a étudié (à Likasi et à Lubumbashi), qu’elle s’est mariée, qu’elle a eu trois enfants, qu’elle a enseigné (à l’école de Likasi) et surtout qu’elle a abondamment trempé sa plume, si l’on en juge par les images poétiques, les descriptions fines et pittoresques et l’art de creuser l’âme africaine qu’elle en a rapportés, dans ses romans, Le Métis (2007) et Les notes jaunes du clavier (2008).  Maintes allusions dans ces livres font penser que sa langue maternelle a été le flamand dont on se servait à Muteka quand on désirait parler entre soi.

Une seconde vie allait se dérouler de retour en Belgique : romancière, conteuse, nouvelliste mais aussi sculptrice sur bois et poète. Retenons parmi ses écrits : Bénédicte ou les vies parallèles (roman, 1977), Sept contes africains (1982), Encorbellements (poèmes, 1992), Mots et sang des femmes (poèmes, 1998, Prix Delaby-Mourmaux), L’Hosecte (nouvelles fantastiques, 2001), Chants pour la gouge suivi de Des mots dits tout bas (poèmes, 2004, Prix Emma Martin), Le Verbe et le Sable (poèmes, 2006), Le Métis (roman, 2007).

Ariane François-Demeester est décédée en 2012.

Elle a répondu à mes questions sur son choix d’écrire en français et sur sa perception de la langue française.

Motivation

– Comment êtes-vous passée du flamand au français ? Par l’Afrique ?

– Certainement par l’Afrique. Mon père nous a inscrits chez les Bénédictines à Jadotville (Likasi), école de langue française. J’avais quelques notions de français mais très peu. Pour nous aider, papa nous parlait en un français impeccable à la maison, car j’ai été élevée chez une tante où seul le néerlandais était utilisé… Cependant, je sais que, dès les primaires, l’école Saint-Nicolas de Courtrai introduisait le français dans les classes : les cours d’importance primordiale étaient donnés en néerlandais, les cours d’importance secondaire en français. Donc, si j’étais restée à Courtrai, peu à peu le français serait devenu ma seconde langue alors que maintenant, par le Congo, il est devenu ma première langue. Dois-je le regretter ? Je ne le pense pas : il me semble que le français correspond à ma tournure d’esprit.

Perception du français

– Vous écrivez admirablement, dans une langue fluide, colorée, qui coule de source. Je suppose que vous ne ressentez aucun sentiment d’exil. Comment sentez-vous la langue française au fond de vous-même, par rapport à la langue qui fut sans doute votre toute première langue maternelle ?

– La langue française m’appartient : je rêve et je réfléchis dans cette langue. Pendant mon adolescence, mon français me paraissait pauvre, j’ai commencé à étudier le dictionnaire. Entreprise impossible, mais j’ai eu à cœur de me perfectionner autant que cela se pouvait. Le dictionnaire reste mon livre préféré. Cependant, j’ai souvent le sentiment, en écoutant les francophones, de n’avoir pas leur facilité d’expression, de ne pas connaître des expressions typiques.

Je lis encore poèmes et romans flamands. La richesse des deux       langues m’éblouit : le côté précision, netteté, clarté dans le français,         le côté poétique, un peu brumeux chez le flamand.

À coup sûr, je suis métissée et parfois me sens double, angoissée. Ainsi que je l’écrivais dans un recueil de poèmes : « J’ai mal aux mots ».

Exemple d’écriture

Dans l’aéroport de la capitale, la terre promise aux odeurs de        sueur, de banane, de bière, de kérosène. J’aimais les rires, les voix, le piaillement des enfants au derrière nu entre les  baluchons. C’était hier que j’arpentais ces lieux. Vers midi, brouhaha pour monter dans l’appareil qui desservait l’intérieur. Entassement de gens, de paquets. Au plafond, un escadron de cancrelats. Propulsée par de plus pressés, je        m’effondrai près d’un hublot.

Sur une carte d’atlas verte et brune, sur les ravins pris dans la        fourrure des arbres, les plateaux mités ocellés de brûlures, les falaises   croulant sur un fleuve, planait l’ombre de l’appareil. Ma voisine, extraterrestre hérissée d’antennes, me raconta ses déboires de marchande traquée par la police. Elle claqua des doigts au milieu de vitupérations. L’avion plongea vers le sol. Tel un léopard libéré de sa cage, la terre fonça vers moi.

Le Métis, Érezée, Memory Press, 2007, p. 75.
Joseph Boly, Le français, terre hospitalière
© Association Charles Plisnier et MEO-éditons, à paraître en décembre 2012

Actualité littéraire

Partenaires

Contactez-nous

Pour tout commentaire ou demande d'information...

bot-mail

Siège Social

Maison Camille Lemonnier
Maison des Écrivains
chaussée de Wavre, 150
1050 Bruxelles
Tél. : 02/512.36.57