Auteur : Joseph BODSON

Titre : CONJURATIONS DE LA MÉLANCOLIE


Editeur :

Genre : poésie

Date de parution : 2012

 

Conjurations de la Mélancolie

La vie est-ce la vie la vie est-ce la vie ou bien seulement
Au fond du jardin le rire du temps


Pris – et surpris ? –  par la douceur du chant, interrompu dans les tâches du présent par une lecture intérieure de haute intensité.

Joseph Bodson rassemble, à notre intention, les pièces d’une toile essentielle et nous invite à les découvrir, à partager son parcours et mieux encore, à reprendre en sa compagnie le chant profond d’un temps précieux. Et tout ce charabia d’écritoires et d’écritures nous devient intelligible par la grâce d’une écriture vivante, enroulée, enveloppante et d’une rare suavité. Libérées par on ne sait quelle malice, les séquences de jadis s’articulent méthodiquement : Nous n’irons plus au bois. Découvertes. Comme les cartes de géographie. Les cartes d’identité. Nues. Nulles. Comme la paume de la main. Nues. Ouvertes. Voire ! Entr’ouvertes. La note est donnée, appuyée quelquefois mais toujours d’une grande légèreté.  Bien souvent : arrêt sur image… Le poète vient de toucher à cœur une pensée chromatique, un secret, une émotion contenue trop longtemps… Et la petite suite s’introduit dans nos oreilles… Tout en pudeur et dans la suggestion,  Joseph Bodson jette sur son lecteur le sort bienveillant de sa « mélancolie ».  Les années remontent vers nous, pas toujours les plus belles : Un  amour pauvre et si léger un amour de temps de guerre et de restrictions un amour de temps de gris un amour aussitôt offert aussitôt repris des temps de fer des temps de gris … Une évocation et puis une autre, et la première qui resurgit ; on entre dans l’univers des poupées russes, des tables gigognes que l’officiant – médium pour un moment – fait tourner et tourner encore. Le poète entend prendre le temps car le propos reste grave… Tant d’instants parcourus, tant de saisons mitoyennes, tant de joie dans le mystère entier de la mémoire ! Les lèvres seules ne pourraient témoigner. Reste le poème, encore et toujours : il faut en prendre son parti en prendre son passé comme on prend une tasse de café le reste de notre avenir il faudra l’écrire en lettres minuscules / À petits traits / À petit bruit.  Dans des accents minimalistes – et répétitifs comme peut l’être le déplacement du temps – Joseph Bodson prend la mesure de ce qui fut et de ce qui reste. La mélancolie, le plus souvent désignée, s’y insinue comme une parabole, telle une humeur du passé. Si la progression affective est lente et suggestive, la prudence s’impose quand il s’agit de « risquer » l’énonciation : Et pourtant, quand je dis ce mot seulement Barbarie il ne me reste qu’un goût de sel et de vent. Le recueil abonde de ces mots « couloirs » où l’idée même de la destination est reportée ou réfutée, c’est selon : C’était une fête n’importe où quelque part dans les pauvres quartiers de la ville… ; Tant de choses encore et tant de saisons et tant d’endroits… Comment dire autrement que les bras sont ouverts et que la collecte d’images est infinie ?  La promenade sensorielle pourrait être logorrhée tant les incitateurs se bousculent, mais le poète garde la mesure de tout, même de sa mélancolie, même des mots qui balisent sa route, contradictoires parfois comme peuvent l’être nos impressions : Rassure-toi méfie-toi comme nous marchions côte à côte un grand soleil d’hiver saignait dans les sentiers de Soignes.  Parole soufflée plutôt que dite, tout à la fois scrupuleuse mais en même temps déterminée, parole aussitôt assortie d’une autre, mais aussi reprise aux lèvres de la précédente… Tout ici concourt à l’organisation d’un paysage intérieur d’une grande intériorité. Même la ponctuation se tient le plus souvent en retrait pour faire place à l’espace induit,  aux appels d’air de la mémoire. Sous une forme anaphorique, l’évocation du feu Sensible et mystérieux. Celui qui dort en nous, et qui doit s’éveiller, ne manque pas d’intérêt. Le poète s’y attarde longuement, explicitement,  réveillant bien entendu la palette sensible qu’il habille aussitôt de connotations négatives et destructrices. Un peu comme si le feu devenait le cœur même de cette mélancolie, si douloureusement conjurée…

Conjurations de la Mélancolie vient en son temps pour recadrer la perception qu’on peut avoir d’un homme à l’écoute patiente des voix périphériques… Le poète Joseph Bodson, qui entend émerger de passions résolument altruistes – gigognes elles aussi – peut compter parmi les voix  pénétrantes de notre champ d’écriture.

 

 

Michel JOIRET

 

 

Conjurations de la Mélancolie,  LE NON-DIT (Le Non-Dit), Bruxelles, 2012.